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Les sciences sociales pour rendre intelligible la sortie de l’autoritarisme dans le monde arabe

WHEN AUTHORITARIANISM FAILS IN THE ARAB WORLD (WAFAW)

Un programme financé sur quatre ans (2013-2017) par le Conseil Européen de la Recherche (ERC) – advanced grant.

Mobiliser, en les adaptant chaque fois que nécessaire, les méthodes et les concepts des sciences sociales pour rendre compte des profonds changements initiés par le « printemps arabe » : tel est l’objectif que François Burgat, porteur du projet, et l’équipe multidisciplinaire de chercheurs qu’il a formée depuis l’Institut français du Proche Orient (Ifpo), tous arabophones et en contact direct avec les sociétés du monde arabe[1], se sont fixés dans le cadre du projet que le Conseil Européen de la Recherche a accepté de financer pour quatre années à partir de septembre 2013. Le programme est dirigé depuis l’Iremam, basé à Aix-en-Provence, que François Burgat a rejoint en avril 2013 au terme de son mandat de cinq années, à Damas puis à Beyrouth, à la tête de l’Ifpo.Logotype WAFAW

Outre l’équipe de chercheurs formant le noyau dur du projet (appelés “Core-researchers”), le programme WAFAW nécessite le recrutement de six chercheurs « post-docs » (c’est-à-dire ayant soutenu leur thèse depuis moins de deux ans), le financement de trois allocations doctorales ainsi que la mise en place de nombreux autres partenariats individuels ou collectifs.

Depuis décembre 2010, les vagues de protestation qui émanent des sociétés du monde arabe laissent entrevoir, plus sérieusement que par le passé, la possibilité réelle d’une sortie de la longue période d’autoritarisme qui caractérisait la région. Les mobilisations protestataires ont affecté directement (en Tunisie, Egypte, Libye, Syrie, au Yémen et au Bahreïn) ou indirectement ne serait-ce que par anticipation (en Arabie Saoudite, au Maroc, en Palestine) les fondements de tous les systèmes politiques de la région – et continuent de le faire. Dans chaque pays, cette accélération de l’histoire génère de nouvelles pratiques et de nouveaux acteurs qui opèrent au sein de coalitions et d’alliances socio-politiques spectaculairement reconfigurées. Ces transformations des arènes politiques nationales contribuent sans surprise à remodeler les équilibres régionaux, ce qui ne manque pas d’avoir de plusieurs manières un effet certain sur les relations entre l’Union européenne et le monde arabe (auquel il faut ajouter la Turquie et l’Iran), en modifiant, notamment mais pas seulement, l’importance et la qualité des flux migratoires à terme.

Les événements des deux dernières années confortent la centralité des thématiques que le programme WAFAW, retenu en octobre 2012 par l’ERC, s’était donné comme objectif d’approfondir dès avril 2011 lorsque le projet avait été soumis une première fois. Ils confirment tout autant la pertinence des hypothèses et des problématiques que l’équipe de recherche a mises en avant dans ses travaux passés : l’importance des changements structurels sur les scènes politiques bien sûr, les transformations graduelles des relations euro-méditerranéennes mais également et tout particulièrement, la centralité des mouvements islamistes dans les nouvelles configurations.

Le programme WAFAW se caractérise en effet par une volonté particulière d’analyser les événements en cours à la lumière des débats sur l’interprétation des différentes expressions du phénomène islamiste, notamment en ce qui concerne ses liens avec l’autoritarisme et les différentes dynamiques de modernisation politique.

Sur les scènes politiques arabes, les dynamiques en cours participent à l’émergence de nouveaux acteurs. Elles nourrissent de spectaculaires changements de stratégies : alors que le profil d’une possible “génération Twitter”, sans doute surévaluée, reste à établir, les anciens partis au pouvoir sont désormais partagés entre des logiques de contre-révolution et des efforts réalistes de réforme alors que les salafis s’engagent de plus en plus directement dans la sphère politique. Aux commandes d’un appareil d’Etat qu’ils sont encore loin de maitriser, les courants islamistes sont confrontés, pour leur part, aux multiples exigences d’un exercice du pouvoir auquel ils étaient généralement peu préparés. Ils doivent le faire dans une conjoncture économique particulièrement dégradée, qui donne un regain d’actualité aux rhétoriques sociales de la gauche et une pertinence particulière aux tentatives de reprise en main par les partisans des anciens partis dominants qui ont conservé de nombreux leviers internes ou internationaux.

Sur la scène internationale, la meilleure prise en compte, par des dirigeants élus, des certaines aspirations nationalistes de leurs populations contribue à les mettre plus systématiquement en tension avec leurs partenaires occidentaux. Le rôle régional croissant que jouent les diplomaties turque et qatarienne, particulièrement dans le contexte de la crise syrienne, d’une part, et la remise en question des fondements de la politique régionale de Téhéran et de ses alliés libanais, d’autre part, constituent autant de développements qui annoncent un changement profond des relations internationales de la région et qui méritent d’être analysés de près. Il en va de même, au-delà des relations inter-étatiques, de plusieurs dynamiques atypiques qui naissent à peine, comme les mutations qui affectent les échanges migratoires, l’évolution du statut symbolique des Européens d’origine arabe, les amorces d’inversement des logiques nord-sud d’investissement économique.

[1] Laurent Bonnefoy (chercheur CNRS au CERI, Paris et adjoint au porteur du projet), Claire Beaugrand (Gulf senior analyst à ICG et chercheure associée à l’Ifpo, Beyrouth), Myriam Catusse (chercheure CNRS à l’IREMAM, Aix-en-Provence), Nicolas Dot Pouillard (chercheur à l’Ifpo, Beyrouth), Vincent Geisser (chercheurs à l’Ifpo, Beyrouth), Yves Gonzalez-Qijano (chercheur au GREMMO, Lyon), Sari Hanafi (Professeur à AUB, Beyrouth), Salwa Ismail (professeure à la SOAS, Londres), Stéphanie Latte-Abdallah (chercheure CNRS à l’IREMAM, Aix-en-Provence).